Revue Etho-logique

Accueil > Actualité > Dans la presse > L’éléphant se reconnaît dans un miroir

Le Figaro

L’éléphant se reconnaît dans un miroir

Par YVES MISEREY

mardi 31 octobre 2006

Le test du miroir auquel ont été soumises trois éléphantes d’Asie montre que le pachyderme reconnaît son image.

LES CHIMPANZÉS sont capables de se reconnaître dans un miroir. Depuis quelques années, on savait aussi les dauphins capables de cette prouesse cognitive, signe d’une « intelligence supérieure ». C’est maintenant le tour des éléphants d’être dotés de cette capacité que les hommes ont longtemps cru être leur seul apanage. La démonstration vient d’être faite par trois des meilleurs spécialistes du comportement cognitif animal : Joshua Plotnik, expert en éléphants d’Asie, Frans de Waal, grand connaisseur des bonobos et des chimpanzés, et Diana Reiss, spécialiste des dauphins (1).

Les chercheurs se montrent prudents mais très confiants. Ils sont persuadés que de prochaines expérimentations confirmeront bientôt leurs observations. En effet, Happy, Maxine et Patty, les trois éphantes d’Asie du zoo du Bronx à New York, n’ont pas répondu de la même façon à toute la batterie de tests de reconnaissance de soi dans le miroir que les scientifiques ont patiemment perfectionnée au fil des années. Seule Happy a touché avec sa trompe la croix blanche que les expérimentateurs avaient tracée à son insu derrière son oeil droit, et à plusieurs reprises. Ses deux autres compagnes de zoo sont restées totalement indifférentes à cette marque visible, comme si elles ne la voyaient pas. « C’est possible qu’une toute petite marque peinte leur soit apparue sans importance car les éléphants aiment bien s’asperger le corps de poussière et d’autres saletés. Mais le fait que l’une des trois ait réagi nous a complètement excités », reconnaît Joshua Plotnik.

Capables d’empathie

Dès les années 1980, Gordon Gallup, le premier à effectuer des tests de reconnaissance de soi dans le miroir avec des grands singes, avait émis l’hypothèse que les éléphants et les dauphins, des espèces sociales et capables d’empathie envers leurs semblables, devaient eux aussi les accomplir avec succès.

À défaut d’avoir réagi au test de la marque, qui constitue une preuve irréfutable de la reconnaissance de soi dans le miroir, Maxine et Patty se sont néanmoins montrées très réceptives à leur reflet. Elles n’ont pas cherché à entrer en contact avec leur double qu’elles découvraient pour la première fois dans le miroir, contrairement à ce que font les oiseaux qui se mettent à chanter, croyant se trouver face à un de leurs congénères. En revanche, elles se sont longuement auto-observées, balançant la trompe ou hochant la tête à plusieurs reprises. Maxine a même une fois ouvert sa bouche avec sa trompe et examiné son palais avec curiosité. Une autre fois, elle a fait battre son oreille dans des mouvements de va-et-vient insistants. « Ces comportements indiquent clairement que les éléphants utilisent le miroir comme un outil d’exploration de soi », écrivent les auteurs. Mais le miroir leur posait néanmoins un problème, les trois éléphantes essayant de faire passer leur trompe au-dessus de la balustrade où le miroir était appuyé.

Plusieurs vidéos accompagnent l’étude sur le site de la revue de l’Académie des sciences. La dernière d’entre elles montre la réaction de Happy au test de la marque blanche. On la voit balancer sa lourde trompe et toucher la petite croix à de nombreuses reprises (les chercheurs ont dénombré pas moins de 47 touches en tout). « Des éléphants sauvages devraient réagir de la même façon. À condition toutefois de pouvoir faire le test dans des conditions satisfaisantes, ce qui n’est pas gagné d’avance », assure Joshua Poltnik.

« D’autres espèces comme les pies et les corbeaux devraient réagir positivement aux tests du miroir », commente Georges Chapouthier, du CNRS, qui ne se montre pas du tout surpris des performances cognitives des éléphants. De même, il n’est pas étonné de voir que les trois éléphantes ne réagissent pas tous de la même façon devant le miroir. Comme les humains d’ailleurs.


(1) Pnas en ligne, 31 octobre 2006.

Messages

  • bonjour et merci de votre compte-rendu de cette expérience si passionnante de la reconnaissance de soi dans un miroir. C’est un sujet qui m’intéresse beaucoup pour avoir travaillé dans le monde du handicap et passionnée par le comportement animal. J’ai suivi la formation en éthologie à l’Université de Toulon où nous avons longuement parlé de cette expérience, avec les singes plus particulièrement.

    Je me permets de faire une ou deux réflexions concernant cette expérience.

    - je pense que les éléphantes font une découverte nouvelle et qui les intéresse. Ce sont des animaux intelligents et curieux. Elles cherchent probablement à comprendre le phénomène de cet "étranger" étonnant qui répond dans l’instantané à leur propre comportement.

    - La femelle qui va toucher la marque avec sa trompe semble effectivement se comporter comme si elle comprend que c’est l’image d’elle-même qui lui est renvoyée, manifestant par cette attitude une conscience de soi bien développée, à moins que la peinture ne la dérange au niveau de la sensibilité cutanée... (je pense que dans une telle démarche il est important de penser à tout autre possibilité, même à celles qui ne vont pas dans la direction de nos attentes ou prévisions)

    - Les 2 autres qui vont chercher de l’autre côté de la barrière font comme les animaux, chien, chats...pour découvrir qui se cache derrière le miroir. Pour les humain, ce comportement signe un développement psychotique. Je l’ai observé pour avoir travaillé avec des enfants handicapés.

    - Quand à la reconnaissance des dauphins, capacité qui ne m’étonnerait pas non plus étant donné leur degré d’intelligence, je me demande s’ ils perçoivent leur image spéculaire, eux qui reconnaissent leur congénère surtout au moyen l’écholocation, image qui ne peut être renvoyée par un miroir...

    Je serais très heureuse de visionner l’expérience des éléphant-e-s si la bande est disponible.

    Merci encore de votre site et de la possibilité de partager les observations et les questionnements.

    Meilleures salutations.

    Bonvin Françoise
    francoisebonvin@bluewin.ch